La figure du joueur dans les bars : des facteurs de vulnérabilités aux situations à risques

Écrit par  Emilie Coutant

Cette recherche-action a ainsi donné la parole aux acteurs (joueurs et détaillants de jeux) et a révélé de fortes distorsions dans les perceptions de chacun, des écarts de représentations importants autour de la figure de « joueur à risque » et de « joueur problématique » entre le réseau de détaillants et les spécialistes de santé mentale. Ces écarts ont pour conséquences la difficulté à mettre en place de véritables actions de prévention du jeu problématique, en amont dans la formation du réseau, in situ dans l’identification des situations à risques et des situations de vulnérabilités, et en aval dans l’orientation des personnes vers les structures locales et ressources ad hoc.

 

"La figure du joueur dans les bars : des facteurs de vulnérabilités aux situations à risques" est une contribution à trois mains (Franois Leydet, Responsable de la Médiation Commerciale FDJ / Emilie Coutant, Sociologue Tendance Sociale / Eric Verdier, Psychologue communautaire SEDAP) à l'ouvrage intitulé "Bouc-Emissaires" dirigé par Emilie Coutant et Eric Verdier et paru aux Editions H&O en 2016.

 

Ayant pour objet l’identification et la compréhension des facteurs de vulnérabilités qui conduisent à des situation de jeu problématique, et des facteurs de protection à mettre en place pour les éviter ou y pallier, une recherche-action menée par Emilie Coutant et dirigée par Eric Verdier (dans le cadre du pôle « Discrimination, Violence et Santé » de la Ligue Française pour la Santé Mentale, et grâce au soutien du programme Jeu Responsable de La Française des Jeux (FDJ) soucieux de mieux qualifier les situations de vulnérabilité rencontrées dans une partie spécifique du réseau de vente -les points de vente-bars-), a été réalisée de novembre 2012 à janvier 2014. Par le recours à des méthodes qualitatives et la mise en œuvre d’une démarche ethnographique, l’investigation s’est donc construite à partir de séquences d’observations ethnographiques dans différents lieux (bars ruraux, urbains, périurbains, disposant de différentes gammes de jeux, de l’offre de jeux hippiques ou non, d’autres services de proximité types relais colis ou non) couplée à des entretiens de type semi-directif avec une soixantaine de joueurs. Cette méthodologie a permis de produire des connaissances in situ, contextualisées, transversales, visant à rendre compte du point de vue des personnes rencontrées, de leurs pratiques et du sens qu’ils donnent à leurs pratiques.

Cette recherche-action a ainsi donné la parole aux acteurs (joueurs et détaillants de jeux) et a révélé de fortes distorsions dans les perceptions de chacun, des écarts de représentations importants autour de la figure de « joueur à risque » et de « joueur problématique » entre le réseau de détaillants et les spécialistes de santé mentale. Ces écarts ont pour conséquences la difficulté à mettre en place de véritables actions de prévention du jeu problématique, en amont dans la formation du réseau, in situ dans l’identification des situations à risques et des situations de vulnérabilités, et en aval dans l’orientation des personnes vers les structures locales et ressources ad hoc.

Ne pouvant présenter la totalité des résultats de cette étude, la présente contribution focalisera donc sur ces écarts de représentations entre ces deux mondes : celles du monde des points de vente de bar et de leurs tenanciers (« les détaillants » dans la terminologie de la FDJ), décrites en première partie par François Leydet, médiateur commercial à la FDJ ; et celles des joueurs rencontrés dans ces espaces spécifiques et qui permettent l’identification des situations de vulnérabilités conduisant au jeu problématique, révélées par la sociologue Emilie Coutant dans un second temps. Cette deuxième partie, centrale dans notre contribution, reviendra sur la manière d’envisager la notion de « vulnérabilité » et sur le dispositif d’enquête. Elle présentera également un idéal-type de trajectoire de joueur (du jeu récréatif au jeu pathologique) que nous avons conceptualisé en nous inspirant de la sociologie compréhensive de Max Weber, et énoncera les facteurs de vulnérabilités qui peuvent impacter cette trajectoire. Enfin, Eric Verdier, psychologue communautaire, communiquera dans une troisième partie les pistes de médiation qui existent actuellement et les facteurs de protection que l’équipe du pôle DVS et ses partenaires (FDJ, Fédération Addiction) développent aujourd’hui avec l’ensemble du réseau (détaillants, structures médico-social, chercheurs/formateurs/médiateurs) afin de dépasser ces écarts de représentations et de mener une véritable mission d’identification, de prévention et de protection des publics en situation de vulnérabilité face aux conduites de jeu problématique.

 

 

I/ « Marchands de mort » et « populations à risques » : un monde de bouc-émissaires

L’imaginaire des bars et des patrons de bars :

En France, 33 400 points de ventes de La Française des Jeux (FDJ) sont en très grande majorité des bars[1], pour plus de 27 millions de joueurs. Ils sont répartis sur 11 700 communes. Chaque semaine, 10 millions de personnes fréquentent un établissement du réseau FDJ[2]. Par ailleurs, le réseau de vente FDJ est deux fois plus important que celui de La Poste : il est le premier réseau de proximité de France.

Avant d’être des points de ventes, ces bars sont avant tout des lieux de convivialité, de sociabilité offrant à ceux qui les fréquentent :

-          des services de proximités : épicerie, dépôt de pain, photocopies, relais colis, recharges de gaz…etc., particulièrement en milieu rural ;

-          des animations culturelles et sportives : bals dansants, tournois de fléchettes/billards, retransmissions de matchs, ou encore cafés philo, cafés concerts et/ou cafés littéraires dans des environnements plus urbains ;

-          des lieux permettant des rencontres professionnelles ou associatives : réunions de travail, rendez-vous professionnels, réunions d’associations diverses…

 

Dans l’imaginaire collectif le bar est associé avant tout à des imagesde convivialité, de joie, de partage, d’interactions villageoises et amicales heureuses, il représente un lieu ouvert à tous dans lequel règne une ambiance bon enfant. Wilfried, un des joueurs rencontrés durant l’étude, l’exprimait en ces termes : « Pour moi le bar, c’est avant tout des bons souvenirs, une bonne ambiance. J’y allais avec mon grand-père le dimanche quand j’étais petit, on faisait le Tiercé. Puis avec mes potes quand j’étais jeune, on jouait au baby-foot ou au flipper. Aujourd’hui je viens voir les copains, le patron, les gens du quartier. On joue toujours ensemble. Même si je ne joue pas, je viens regarder les autres jouer » (Wilfried, 37 ans, divorcé, laveur de carreaux, interviewé dans un point de vente urbain situé dans la Somme)

Le rapport aux produits commercialisés (alcool, tabac, jeux) reste assez secondaire pour ceux qui fréquentent ce type de lieux et y stationnent. Pour eux, le bar a avant tout une fonction sociale indispensable. C’est un lieu de rencontre, de rendez-vous, presque un refuge pour certains, un lieu dans lequel on prend le temps de se poser un peu ou dans lequel on peut commenter la vie locale ou politique, ou même se lancer dans des parties animées de cartes. Josette Halégoi et Rachel Santerne, auteurs de l’ouvrage Une Vie de zinc, le bar ce lien social qui nous unit (2010) analysent la situation ainsi : « la force des bars est de constituer à la fois un lieu et un lien social ». Elles ajoutent : « si demain il n’y a plus de bars, on va voir s’envoler le taux de suicide, parce qu’il y a des gens qui sont complètement seuls, et que le bar est un lien de socialisation assez fantastique ».

Cependant, une autre facette, plus sombre, contribue à enrichir l’imaginaire des bars comme lieux de débauche « légale », d’excès et de dérives. Leurs différentes appellations en font fois : « estaminet », « troquet », « bistrot », « café » pour les uns ; « taverne », « gargote », « bouge », « rade » pour d’autres, plus populaires. Cette imagerie sulfureuse, et un peu surannée des lieux, a souvent été reprise par la littérature et le cinéma (notamment le film noir français), associée à la consommation excessive d’alcool, la prostitution et le banditisme, ce qui a contribué à renforcer ce stéréotype dans l’imaginaire collectif. C’est cette image sulfureuse et sombre que les pouvoirs publics ont souhaité éradiquer par la multiplication de textes légiférant la vente de boissons alcoolisées et de produits du tabac, et la proposition d’une offre légale de jeux. Les politiques de santé publique visant à lutter contre le développement de la consommation du tabac ou de l’alcool, et à réguler l’offre et la demande de jeux d’argent et d’hasard, ont eu des conséquences importantes sur la profession de détaillant dans les points de ventes – bars :

-         Conséquence en termes économiques : les effets conjugués de la hausse des prix du tabac et de l’interdiction de fumer dans les lieux publics ont contribué à la baisse de la fréquentation de ces commerces et ont engendré la fermeture de nombreux bureaux de tabacs et bars[3].

-         Conséquence en termes de responsabilité : de nouvelles obligations sont apparues telles que l’obligation de contrôler  la majorité des clients pour le tabac, l’alcool et les jeux sous peine de sanctions financières. La responsabilité des débits de boissons pour « complicité du délit de conduite sous l’emprise d’un état alcoolique » peut être retenue par les tribunaux en cas d’accident de la route.

-         Conséquences en termes d’image : ces professions sont stigmatisées comme « marchands de mort » et de produits mortifères. Alors que la vente de ces produits est légale, autorisée et réglementée par les pouvoirs publics, dans l’imaginaire collectif, les détaillants/patrons de bars sont perçus comme des patrons sans cœur qui se feraient de l’argent sur le dos de personnes addict au tabac, à l’alcool et aux jeux.

Pour illustrer les sentiments de culpabilité et de stigmatisation (qui contribue à façonner une posture de bouc-émissaire), le courrier adressé en octobre 2014 à la Ministre des Affaires Sociales par unburaliste qui  participait au mouvement des buralistes en colère, visant à protester contre les conséquences des nouvelles mesures proposées par le gouvernement, est à ce titre particulièrement édifiant.

Ce sentiment de stigmatisation des détaillants patrons de bars, qui se sentent pris comme boucs-émissaires par leurs clients et par la société, et qui se sentent investis d’une responsabilité qui les dépasse, est très fort. Ce qui les anime avant tout et qui les pousse à gérer leur commerce, à se réveiller chaque matin, c’est la partie humaine du métier, ce lien social qui les unit à leurs habitués.

 

La typologie des détaillants, leur relation au jeu et la diffusion d’un modèle de Jeu Responsable

Une étude réalisée en 2008 par la société Mimésis sur le monde des détaillants (et qui a donné lieu la publication de l’ouvrage Une vie de zinc. Le bar, ce lien social qui nous unit) met en évidence une typologie de patrons de bars en cinq profils qui se distinguent sur la base de leur désir d’entreprendre et leur motivation principale à tenir un tel établissement :

-          « Enfants des bars » : il s’agit de personnes « nées dans les bars » et ayant continué l’activité de leurs parents voire grands parents (dans le même établissement ou non) et connaissant parfaitement le métier ;

-          « Nouveaux entrants » : des jeunes en début de carrière, souvent d’origine immigrée qui souhaitent s’intégrer dans la société française. Ils gèrent fréquemment leur affaire avec leur famille ;

-          « 2ème vie » : des personnes âgées de 45 ans et plus ayant fait leur carrière en entreprise. Il s’agit d’une reconversion réfléchie, souvent en couple, dans l’objectif de vivre « heureux et libre » ;

-          « Investisseurs » : il s’agit de leur 3ème ou 4ème affaire. Ils sont dans une dynamique sociale et économique de réussite. Dès qu’ils ont « remonté une affaire », ils font la « culbute » en revendant et rachètent une nouvelle affaire pour la remonter et la vendre ;

-          « Insatisfaits » : il s’agit de personnes déçues, soit parce qu’elles n’ont pas réussi à être des « investisseurs » performants, soit parce que le bar est largement en deçà de leurs attentes premières.

 

Au-delà des typologies des patrons de bars, la relation de chaque détaillant au jeu est en lien direct avec l’histoire personnelle de chaque individu. En reprenant l’étude Mimésis (2008), il apparait que pour certains, le jeu est un véritable enjeu, soit personnel, soit commercial :

-          En termes d’enjeu personnel on trouvera des patrons de bars joueurs problématiques (usage à risque, usage abusif) mais aussi des détaillants phobiques du jeu qui veulent établir des limites et des règles strictes et ne jamais inciter au jeu. Ces derniers ont souvent eu un vécu traumatique dans leur famille ou sont d’anciens joueurs problématiques.

-          En termes d’enjeu commercial, on trouvera des détaillants qui simulent la passion du jeu pour appâter le client et les pousser à jouer.

Pour d’autres, le jeu est sans enjeu et l’on trouvera des détaillants ludiques. Il s’agit de joueurs occasionnels pour lesquels le jeu représente une distraction et une connexion à l’enfance, ou de détaillants pour lesquels le jeu est un support relationnel et convivial avec le client ; ces derniers ne jouent pas eux-mêmes.

 

La connaissance de la typologie des patrons de bars et de leur relation au jeu (avec ou sans enjeu) est prépondérante dans l’élaboration des contenus de formations du réseau de détaillants au Jeu Responsable. La Française des Jeux s’est prononcée depuis 2013 en faveur d’une pratique ludique et modérée du jeu avec la création d’un programme « Jeu Responsable ». Le Jeu responsable est une politique mise en place par l’ensemble des opérateurs de jeu pour conjuguer la dimension ludique avec un haut niveau de responsabilité vis-à-vis de la société et des joueurs. Un des axes de ce programme est la formation et l’engagement de l’ensemble des acteurs de la filière à la politique de Jeu Responsable pour qu’ils soient les relais locaux de cette politique de prévention. La FDJ a donc instauré un complément de rémunération des détaillants en contrepartie de leur engagement en faveur du Jeu Responsable et de l’interdiction du jeu aux mineurs. En parallèle, la FDJ poursuit des inspections sur la conformité et le respect des engagements Jeu Responsable (32 000 inspections en 2013).

 

Terminologies et étiquettes

Ainsi, si une majorité des détaillants subissent une forme de « double bind », cette injonction paradoxale à devoir faire du chiffre d’affaire et à diffuser des messages en faveur du Jeu Responsable, ils se déclarent nombreux, dans notre étude, à le faire naturellement avec des personnes qu’ils connaissent bien. C’est le cas par exemple de Mme A., détaillante dans la Manche, qui affirme « [savoir] proposer des limites aux joueurs qu’on connait, de façon à ce qu’il se limite lui-même et s’il atteint la limite, on lui dit ou on fait en sorte que son jeu ne passe pas à la machine en disant que la machine a compris que sa limite était atteinte » La difficulté à identifier les joueurs en difficulté pour les détaillants résiderait plutôt avec les joueurs de passage avec lesquels ils n’est pas aisé de repérer une pratique de jeu atypique en cas de fort enjeu, comme il peut l’être d’un changement de mode de consommation liée à l’alcool et au tabac lorsque l’on ne connait pas la personne.

En outre, dans le cas du jeu d’argent et de hasard, le problème d’identification des personnes en situations de vulnérabilité et d’orientation de ces personnes vers une pratique de Jeu Responsable ou vers les structures adéquates, provient essentiellement des écarts de représentations entre les détaillants et les spécialistes des addictions et de la santé mentale autour des figures de joueurs et des comportements de jeu. Autrement dit, la définition d’un « joueur à risque » ou d’un « joueur problématique » n’est pas du tout la même pour ces différents acteurs.

Pour un détaillant, un « joueur à risque » est un joueur qui va lui poser un risque financier en cas d’impayé ou un risque en termes de responsabilité en cas de consommation excessive d’alcool. De la même façon, un « joueur problématique » est défini par un détaillant comme un joueur « qui fout le bordel dans son établissement » (dixit un détaillant).

Pour les spécialistes des addictions et de la santé mentale, un « joueur à risque » est un joueur qui présente un potentiel risque addictif quant à son activité ludique car ses expériences de jeux, sa trajectoire de joueur semblent le conduire vers une pratique de jeu excessive, compulsive, addictive voire pathologique, en un mot : problématique. Le « joueur problématique » est celui qui est arrivé au bout de cette trajectoire et qui se trouve engagé voire enfermé dans une pratique de jeu déraisonnée, dérégulée et qui ne semble pouvoir s’en sortir sans soutien ou aide extérieure. Après avoir passé les phases de jeu récréatif, jeu social, jeu à risque, jeu excessif et/ou compulsif, l’individu joueur est aspiré dans une situation de jeu problématique qui le pousse à jouer sans raison, sans modération et remet en question son identité (de joueur) son sentiment d’appartenance (au groupe de joueurs), ce qui vient accroitre son sentiment de stigmatisation et de désaffiliation sociale. Impuissant, fataliste et résigné, le joueur problématique joue sans plaisir et sans but, se sent « esclave du jeu » et se perçoit dès lors lui-aussi comme un « bouc-émissaire » (des détaillants, de la FDJ, de la société).

 

II/ Renverser les perspectives : pour une approche sociologique comprehensive des risques et des vulnérabilités

 

De l’individu à la situation : comprendre les risques et les vulnérabilités

Aussi, pour parvenir à la compréhension des risques et des vulnérabilités et surtout pour saisir ce sentiment de stigmatisation partagé par l’ensemble des acteurs (les opérateurs, les détaillants, les joueurs), il convient de déplacer son regard et de renverser les perspectives en revenant notamment sur la définition communément admise de la vulnérabilité.

Dans l’usage courant, la notion de vulnérabilité est souvent associée à la pathologie ; elle suppose une faiblesse, une fragilité dans l’état physiologique ou psychique des personnes. C’est un état de faiblesse qui ne permettrait pas de faire face à une menace extérieure. Les facteurs de vulnérabilité sont attribués à la constitution de la personne, en étant relatifs soit à l’âge, soit au sexe, soit aux ressources psychiques de la personne. La vulnérabilité a en commun avec la notion de fragilité une lecture en termes de facteurs de risques ou de probabilité d’avènement d’un risque. On peut en prendre la mesure dans les travaux de Robert Chambers pour lequel « la vulnérabilité est un concept probabiliste ; il saisit la relation ou la proximité d’un sujet avec un dommage. Le risque d’une personne de subir un dommage, sa vulnérabilité, est le résultat incrémental d’un ensemble de risques distincts mais reliés, c'est-à-dire : le risque d’être exposé à une menace, le risque de matérialisation d’une menace et le risque de manquer de protections nécessaires pour faire face à la menace. »  L’apport de ces travaux à la notion de vulnérabilité est de tenir compte de l’impact différentiel d’une menace sur des populations en tentant de saisir l’interaction entre la menace et les capacités de l’individu à faire face à celle-ci. L’étude de la vulnérabilité requiert donc de prêter attention non seulement aux conditions d’apparition et de répartition dans le temps des facteurs d’exposition, mais aussi à la manière dont les individus parviennent à mobiliser des ressources propres et individuels, sociales, matérielles ou publiques, pour se protéger des effets délétères.

L’approche que nous souhaitons adopter pour saisir cette notion s’écarte de l’idée du vocable « personne vulnérable » pour privilégier celui de « personne en situation de vulnérabilité ». Elle s’inspire des travaux de Robert Castel dans lesquels il est moins question de décrire ou de caractériser une condition individuelle, de mesurer des niveaux ou des facteurs de risque, que de repérer des sphères de l’existence collective en fonction des modes d’intégration de la société. Dans notre conception, la vulnérabilité se distingue de la notion de fragilité car elle n’est pas intrinsèquement liée à l’individu ; elle est liée à la personne, à son environnement, au temps, et à un moment historico-social donné. Elle est donc toujours conjoncturelle. Robert Castel utilise le mot « vulnérabilité » pour qualifier non un état des personnes mais les conditions sociales qui produisent de la vulnérabilité. Dans Les Métamorphoses de la question sociale, Castel décrit la vulnérabilité ouvrière au début de l’industrialisation : « une condition marquée par une vulnérabilité de tous les instants ». La vulnérabilité n’est pas liée à un état mais à une condition ouvrière d’abord, puis à la fin du XXème siècle, au processus de déstabilisation de la société salariale. Pour Castel, la vulnérabilité caractérise une zone intermédiaire dans le processus de désaffiliation. Il montre que l’effritement de la société salariale est venu alimenter la vulnérabilité sociale des personnes qui ont perdu les protections attachées au travail salarié, quand ces dernières ne pouvaient pas toujours être compensées par les protections de proximité, assurées par la solidarité familiale ou de voisinage. « L’insécurité sociale produit de la vulnérabilité ».

L’approche que propose Robert Castel de la vulnérabilité met en évidence sa réticence à l’égard de la réduction des individus et des populations à des facteurs de risques. En effet, on le voit aujourd’hui dans notre étude, la notion de vulnérabilité est antinomique de la notion de « population à risque ». Elle est, en outre, directement liée à la notion d’empowerment, notion qui désigne l’octroi de plus de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qu’ils subissent, ou encore à la notion de résilience, défendue par Boris Cyrulnik, qui permet de dépasser son état actuel et de ne plus être dans une situation précaire et est le résultat de multiples processus qui viennent interrompre des trajectoires négatives. Pour comprendre les facteurs de vulnérabilité face au jeu problématique et identifier les facteurs de protection (traités dans la partie V), il faut déplacer notre regard sur les formes de désaffiliation et de discrimination qui touchent certains joueurs, caractériser les sphères d’existence collective de l’ensemble des acteurs de l’univers du jeu, et mobiliser les ressources structurelles et humaines existantes au sein de cet univers ou affiliées à ce dernier. Dans ce cadre, le fait de choisir de passer du temps dans les bars, de jouer et de parier dans cet espace où il peut se jouer autre chose que le jeu mérite d’y porter une plus grande attention. Ainsi, en résumé, nous considérons que ce n’est pas l’individu qui est « vulnérable » ou « à risque » mais bien la situation et ce sont sur ces situations et les facteurs qui conduisent à ces situations sur lesquels nous avons porté notre attention.

Dès lors, dans le cadre de notre recherche-action, l’objectif de notre étude était de se focaliser sur ces situations, à la fois en observant les rituels, les comportements, les phases de jeu des joueurs en points de vente, et en identifiant au cours des entretiens semi-directifs les moments, les points de rupture qui dans le parcours de vie et dans l’environnement social des joueurs ont été facteurs de vulnérabilité conduisant au jeu problématique.

Le dispositif d’enquête se basait avant tout sur une démarche ethnographique : méthode d’observation in situ dans les points de vente. Le choix d’enquêter sur les joueurs en points de vente et sur les joueurs en ligne tenait à deux raisons : d’une part, les joueurs en ligne forment une minorité parmi les joueurs de la Française des Jeux qui sont pour la plupart des joueurs de jeux en points de vente ; d’autre part, la relation entre le joueur et le détaillant nous semble être un bon levier pour entrer en contact avec les joueurs en difficultés, les identifier, trouver les modalités d’intervention et les référer si besoin ; n’oublions pas que les points de vente FDJ, de par leur nombre, sont le premier réseau de proximité de France et que le détaillant est ainsi au premier plan pour la diffusion des messages en faveur du Jeu Responsable.

Par ailleurs, le choix de ce lieu singulier qu’est le point de vente-bar, n’est pas un biais méthodologique au regard de la compréhension des mécanismes liés au jeu problématique. Il s’agit en effet dans le même mouvement de mieux identifier les vulnérabilités (et les facteurs de protections ad hoc), qui concernent les hommes, puisque ce sont eux qui fréquentent en majorité ces lieux, tandis que les femmes ne font qu’y passer. Nos sociétés occidentales sont en effet sur-adaptées aux représentations féminines de la souffrance (et par conséquences sous-estiment leurs équivalents chez les hommes), et aux manifestations masculines de la violence (négligeant donc les formes plus féminines). D’après le sociologue québécois Germain Dulac, ce décalage vient de l’opposition deux à deux des exigences de la masculinité et de celles de la relation d’aide : « Les valeurs qui sont habituellement imparties aux hommes ne sont pas toutes à situer du côté de la domination, et sont d’autant plus à valoriser que les aspects dépréciateurs de la féminité qu’ils ont intériorisés constituent une impasse. »[4] Ce constat a donc amené Eric Verdier, chef de projet de l’étude, à faire appel à moi-même, en tant sociologue femme, pour réaliser cette immersion dans les points de vente, afin de contourner ce qui aurait pu constituer une impasse à l’expression d’aspects intimes face à un homme chercheur.

L’enquête ethnographique a ainsi été réalisée dans une douzaine de bars répartis sur six départements en France métropolitaine durant 15 mois. Les observations ethnographiques duraient en général de l’ouverture à la fermeture du bar, durant plusieurs jours consécutifs et ce, plusieurs fois dans l’année, dans les différents lieux. La posture adoptée était celle de la transparence : détaillants et joueurs connaissaient les raisons de ma venue en tant que sociologue et les objectifs de l’étude. Occupant cette posture chercheur-observateur au sein d’un lieu très convivial et de groupes à fortes sociabilités, j’ai cherché à faire partie de ce groupe en m’initiant aux jeux et en occupant au sein des lieux des places centrales dans lesquelles j’étais visible, accessible, ouverte à la discussion : au comptoir ou à des tables situées stratégiquement près des lieux de jeux, des figures de joueurs. Les entretiens ont été réalisés avec tous les joueurs qui étaient d’accord pour se livrer sur leur vécus, leurs parcours, leurs pratiques et expériences de jeu. 66 joueurs d’origine et d’âge divers constituent notre échantillon. La durée des entretiens fut très variable, de 20 minutes à 3 heures selon les enquêtés. Nous n’avons pas chercher à constituer une typologie de joueurs mais bien une typologie de vulnérabilités. Cependant, l’ensemble des données recueillies à travers ces observations ethnographiques et ces entretiens a permis d’élaborer un idéal-type de trajectoire de joueur, du jeu récréatif jusqu’au jeu problématique. C’est la compréhension de cette trajectoire idéale-typique et des points de passage qui nous a permis d’identifier les situations et les facteurs de vulnérabilité qui pouvaient impacter la vie des joueurs.

 

La trajectoire idéale-typique vers le jeu problématique

Cet idéal-type de trajectoire vers le jeu problématique met en lumière les différentes étapes d’une « carrière de joueur » depuis la découverte de la pratique jusqu’à l’entrée dans un rapport au jeu problématique. Il s’agit d’une trajectoire idéale-typique (donc conceptuelle) qui se présente donc comme un modèle permettant de repérer des points de bascule et des écarts de représentation à ce modèle. L’idéal-type est un concept sociologique défini par Max Weber, un modèle d’intelligibilité, qui est une production idéalisée, une reconstruction stylisée dont l'observateur a isolé les traits les plus significatifs d'une réalité, qui, en tant que support de comparaisons et de classements, constitue une utopie qui doit aider à la réflexion. Cette trajectoire est à lire comme ceci : partir de la position d’un joueur à comportement problématique ou pathologique et remonter dans le temps pour comprendre son parcours, tel un regard jeté dans un rétroviseur. Les étapes (jeu récréatif / jeu social / jeu à risque / jeu problématique) sont ponctuées par une évolution dans le rapport au plaisir/déplaisir et dans la construction/destruction de soi. Cette trajectoire n’est pas inéluctable : le rapport au jeu  des joueurs récréatifs et de joueur sociaux n’évolue pas systématiquement vers un rapport au jeu à risque potentiellement problématique. Au contraire, nombreux sont les joueurs à maintenir un rapport positif au jeu et ce sont ces derniers sur lesquels il convient de s’appuyer pour protéger les autres.

Lors de la découverte de la pratique, le jeu est essentiellement récréatif (jeu pour le fun). Cette phase est initiée par la première visite dans un bar, la première rencontre avec le jeu, la première expérimentation du jeu et enfin le premier « gros » gain. Ce « gros » gain diffère selon la perception de chacun. Ce peut-être vingt euros pour l’un ou mille euros pour l’autre. Cette phase se caractérise essentiellement par l’émerveillement, la curiosité face à l’apprentissage des types de jeu, des règles, l’expérimentation des premières sensations et la découverte des « premières fois ». Ces premières fois ont valeur de rite de passage et d’initiation.

Lors de l’apprentissage de la pratique, le jeu est source de plaisir et de prestige. Le joueur va apprendre le comportement, les codes, les normes, les rites (apprendre à jouer, à gagner, à perdre). Durant cette phase, il expérimente différentes sensations, la succession de gains et de pertes… mais le joueur aura tendance à se focaliser sur les gains. Dès lors, il commencera à développer des pensées magiques pour les favoriser. Puis, dans sa quête d’image de soi, il cherche à acquérir un statut de « grand joueur » (le gros gagnant, le flambeur, le joueur endurci) auprès des la communauté des joueurs. Son ambition est d’être reconnu comme joueur, sachant gagner mais surtout sachant perdre avec distance et « classe ». Passant du joueur récréatif au joueur social, cette phase va avant tout conforter son sentiment d’appartenance.

Pour asseoir sa reconnaissance comme joueur parmi les joueurs, il va rechercher de nouvelles techniques, tenter des analyses et des calculs pour contrôler le hasard et adopter une attitude d’expert. Cette phase est essentiellement caractérisée par une recherche du jeu pour l’image. C’est à ce moment là que le joueur peut devenir « à risque ».

Le point de bascule, l’identification du passage du jeu social vers le jeu à risque réside essentiellement dans cette recherche de l’image du joueur, de l’acquisition des qualités du « grand joueur » et de la reconnaissance du statut de « joueur » parmi les joueurs. Ce passage est conforté par l’initiation précoce au jeu, et notamment l’apprentissage du jeu en tant que mineur, les discours, pratiques et représentations de personnes influentes (parents, collègues de travail dans certaines professions, voisins de quartier), ainsi que par les paroles incitatrices de certains patrons de bars, bien que ces dernières soient marginales dans le réseau de détaillants visité.

Dans une quatrième phase, le joueur entre dans un rapport au jeu pour le gain. Il enchaîne les pertes, il remise systématiquement ses gains, cherchant à se « refaire » pour inverser la tendance (la phase de « chasing »). Les gains ne couvrent plus les pertes. Il augmente les mises, la fréquence des prises de jeu et tente de diversifier les types de jeu pour retrouver le plaisir perdu. Le joueur devient alors un « joueur excessif, abusif ». Il joue pour le gain, ou seulement pour le jeu lui-même.

Entrant dans une phase de « jeu pour le jeu », le joueur fait face aux premiers dommages du jeu : découvert bancaire, dettes, reproches de la part des proches. Prenant conscience de son comportement problématique face au jeu, il va tenter d’élaborer des mécanismes d’autocontrôle ou des stratégies d’évitement. Le joueur qui ne parvient pas à adopter ces mécanismes ou ces stratégies est caractérisé comme un joueur « addict », dépendant au jeu, et en souffre.

Enfin, entré dans un rapport au jeu problématique, le joueur multiple les tentatives de réduction de la fréquence de sa pratique. Il déclare souhaiter reprendre le contrôle mais enchaîne phases de dissimulation, d’arrêts, de rechutes. Il est dans l’addiction, autrement dit, il a le sentiment d’avoir perdu la liberté de s’abstenir. A partir de là, deux possibilités s’offrent à lui :

- en parler, demander de l’aide pour lâcher prise (en se confrontant parfois au sentiment d’impuissance). Cette tentative vise à sortir de la souffrance engendrée par la dépendance, l’absence de ludisme et de reconnaissance de soi comme joueur afin de retrouver le plaisir du jeu et une pratique raisonnée.

- ou arrêter définitivement le jeu, s’abstenir totalement en réponse à un sentiment de risque et à l’incapacité à retrouver le plaisir du jeu. Le joueur se trouve alors en situation de « refus du jeu ». Selon sa perception, il ne pourra plus jamais redevenir joueur.

 

Des situations à risques aux facteurs de vulnérabilités

Comme nous l’avons énoncé plus haut, ce qu’il faut comprendre de cette trajectoire idéale-typique  vers le jeu problématique, c’est que ce n’est pas l’individu qui est à risque mais la situation qui va conduire les individus à adopter des conduites à risques.

Ainsi les observations et analyses des situations à risques exposées par nos enquêtés nous permettent d’établir une typologie de facteurs de vulnérabilité face au jeu problématique. Pour qualifier ce jeu problématique, nous reprenons la logique d’Alain Morel qui permet de tenir compte du caractère multifactoriel de l’addiction et d’intégrer l’idée de subjectivité de chacun, et ce, en étant attentif aux descriptions de pratiques par les joueurs eux-mêmes. Les facteurs de vulnérabilité identifiés sont de trois ordres :

Les facteurs de vulnérabilité individuelle :

-          Les facteurs de vulnérabilité psychique : ils concernent la dimension psychique du joueur à l’instar de l’absence de distance entre le désir et le plaisir qui le pousse vers une recherche d’immédiateté, ou du sentiment de solitude qui favorise une pratique de jeu comme substitut à l’action.

-          Les facteurs de vulnérabilité liés aux tournants de la vie, aux moments de rupture au cours de la vie : l’immigration, le divorce, l’éclatement familial ou encore une rupture dans la vie professionnelle sont des moments de vie qui peuvent engendrer des facteurs de vulnérabilité liés à l’individu et favoriser l’ensemble des motivations à jouer : le jeu comme facteur de socialisation, le jeu comme marqueur du temps, le jeu comme renversement imaginaire de la réalité, le jeu comme substitut à l’action.

 

Les facteurs de vulnérabilité sociale :

-          Les facteurs de vulnérabilité liés au sociopsychologique : ils impactent le parcours du joueur et peuvent l’entraîner vers le jeu problématique si ses motivations à jouer répondent à un état de détresse sociale, psychologique ou économique. Quand le lieu qu’est le bar ou l’activité de jeu deviennent seuls capables de répondre au sentiment de stigmatisation sociale de l’individu, une situation de vulnérabilité face au jeu problématique peut se développer.

 

-          Les facteurs de vulnérabilité liés au socioprofessionnel : la relation au travail des personnes observées peut être un facteur de vulnérabilité pour certains individus, notamment quand le lieu du bar et les activités de ce dernier font partie intégrante du rythme de vie professionnelle telle une horloge interne à la profession ou un substitut à l’action pour les personnes affectées par l’exclusion sociale et/ou professionnelle.

 

Les facteurs de vulnérabilité imaginaire :

-          Les facteurs de vulnérabilité liés à l’imaginaire du jeu : l’activité de jeu revêt une dimension magique, sacrée qui va participer à renverser de façon imaginaire la réalité coercitive de certaines populations et de certaines situation. Elle peut dès lors générer de nouvelles croyances, souvent erronées, qui engendrent des usages abusifs et des pratiques à risques.

 

-          Les facteurs de vulnérabilité liés aux dimensions structurelles et situationnelles du jeu : en fonction des cinq facteurs de vulnérabilité précédents, les jeux auront une résonnance différente selon leur type et leurs adeptes. Selon leurs dimensions structurelles ou situationnelles, les jeux favoriseront davantage les aspects socialisants ou marqueurs du temps, ou encore la dimension passive/active du joueur, ce qui, pour certains, approfondira une situation ou plusieurs situations de vulnérabilité face aux comportements de jeu problématique.

 

III/ L’apport de la psychologie communautaire

Des pistes de médiation individuelle et collective : des facteurs de protection qui réduisent les risques

Pour faire face aux situations de vulnérabilité qui favorisent des comportements et pratiques de jeu problématiques, nous avons identifié un certain nombre de facteurs de protection. Certains existent déjà comme les « bonnes postures » du réseau de détaillants de La Française des Jeux, le rôle des non joueurs et des anciens joueurs présents dans les points de vente, mais aussi le rôle de l’environnement personnel et professionnel, qui ont tous potentiellement une influence incitative à la diminution de la fréquence du jeu, voire de l’arrêt.

En effet, les détaillants sont la plupart du temps les mieux placés pour porter des messages en faveur du Jeu Responsable et endossent naturellement ce rôle dans beaucoup de situations pour protéger leurs publics. Ils tentent à bien des égards de les protéger des risques et des dommages du jeu problématique. Leur place en faveur du jeu responsable est donc centrale. Leur savoir-être face aux joueurs problématiques s’observe à travers bonnes pratiques et discours. Par exemple, ils demandent la carte d’identité ou l’année de naissance, le cas échéant, pour identifier les mineurs, et ils rappellent aux mineurs que ce sont aux parents de venir chercher les gains. Quant aux moyens de paiement, ils refusent quasi systématiquement les chèques pour régler des prises de jeu, envisagent avec le joueur un plafond de dépenses, et refusent les crédits sur les prises de jeu quitte à être plus souples sur le paiement des consommations. De même, nous avons pu observer que très souvent :

·         par rapport à la dimension aléatoire des jeux, ils rappellent que les calculs, analyses, pronostics ne décident en rien de l’issue du jeu ; ils montrent que les jeux n’ont pas de logique ; ils valorisent la patience dans le jeu  et en rappelant qu’il faut bien lire les règles avant 

·         par rapport à la relation et au ludisme, ils se joignent à des joueurs qui jouent ensemble afin de valoriser la convivialité du jeu ; ils favorisent la mixité sociale, les échanges entre clients et entre joueurs, et surtout en parlant d’autres sujets que le jeu, des sujets qui vont rassembler tous les clients ; ils mettent en scène de façon humoristique les jeux (exemple de présentation des gammes de jeu comme un menu de restaurant) ; ils rappellent des maximes tels que « l’argent ne fait pas le bonheur » et que « les gros gains, les jackpots amènent aussi leur lot de soucis ».

·         par rapport aux situations à risque avéré, ils saisissent l’occasion d’ouvrir le dialogue sur le jeu problématique lorsqu’un joueur évoque sa lassitude de perdre et son désir de se maitriser ; ils s’appuient sur les propos des clients non-joueurs ; ils limitent les joueurs alcoolisés qui vont avoir tendance à jouer plus que d’habitude.

 

D’autres stratégies mises en place par le joueur eux-mêmes mêlent la limitation des enjeux, des sommes en argent liquide sur soi et du nombre de visites ; l’arrêt de certains jeux et de certains comportements frénétiques de jeux ; ou encore l’arrêt de jeu de façon temporaire ou définitive. Les discours des enquêtés cherchant à arrêter ou ayant arrêté révèlent également qu’ils sont prêts à faire de la prévention et à porter des messages pour les autres joueurs, notamment les plus jeunes. Les anciens joueurs problématiques sont bien placés pour aider les personnes en situation de risque. Ils ont élaboré dans le passé des stratégies de contrôle pour freiner leur prise de jeu ou pour arrêter. Ils sont dotés d’une certaine « légitimité » pour transmettre leur expérience.

De même, la famille, les conjoint-e-s et ami-e-s, sont déterminants dans le rapport au jeu. On a pu ainsi voir qu’un divorce pouvait entrainer une pratique abusive, tout comme peuvent l’être les réactions de joies des conjointes face au gain. Mais lorsqu'ils sont en couple, la conjointe peut par exemple être un véritable pilier et levier d’action pour ces hommes en perte de repères et favoriser des stratégies de limitation, d’évitement du jeu ou susciter une véritable motivation pour arrêter… dans le but de préserver sa famille, son bien-être, son niveau économique.

 

Une piste vers la Réduction des Risques en point de vente : le recours à des jeunes en service civique

 

Les facteurs de protection face au jeu problématique ont pour but d’être des pierres angulaires de la reconstruction des personnes en situations de vulnérabilité :

- Le premier, individuel, est protecteur par rapport aux prises de risque et à la santé : c'est un savant mélange d'estime de soi et de résilience, que le joueur vulnérable mobilise sans le savoir en tenant bon face à l'adversité. Il « suffit » de le responsabiliser en l'aidant à le découvrir.

- Le second, proprement collectif, est efficace en termes de cohésion sociale et contre toute forme de violence : la solidarité entre humains présents dans le point de vente se combine au capital social déjà existant, comme un ingrédient fondamental de reconstruction identitaire.

- Le troisième est à la fois individuel et collectif. Il vise à favoriser la tolérance et l’acceptation de la différence de chacun au sein d’un groupe et à y combattre l’isolement.

 

Quatre pistes de réflexion sur le statut et les implications d’une médiation dans le cadre d’une activité commerciale au sein d’un espace public, impliquant différents acteurs, émergent de fait en faveur de la réduction des risques :

1. L’accès à l'information et au matériel de prévention, en rendant accessibles, compréhensibles et disponibles les supports et matériels d’information tout en évitant les jugements de valeur et les moralisations. Il s’agit de favoriser la pédagogie communautaire et l’auto responsabilisation.

2. L’accès aux soins et à la prise en charge, en favorisant l’accueil des joueurs dans les réseaux adéquats tout en évitant la stigmatisation, ainsi que la rencontre entre professionnels et joueurs en situation de risque afin de mieux cerner les besoins véritables. Autrement dit, il s’agit ici de référer au lieu d’orienter.

3. La substitution au jeu problématique, en valorisant les désirs et centres d’intérêt anciens ou nouveaux, afin de retrouver autant de plaisir en réduisant risques et dommages. Il s’agit d’accompagner vers l’estime de soi et vers une réduction des risques individuelle.

4. La dynamisation de l’autosupport, en valorisant les valeurs collectives d’un groupe d’individus en difficulté d’expression et stigmatisés, comme rempart contre la marginalisation extrême, et en promouvant l’empowerment et le Rétablissement individuel et collectif[5]. Il s’agit ici de s’appuyer sur le groupe de pairs et l’entraide.

 

Un pilote d’expérimentation « Sentinelles et Référents en point de vente-bar » pourrait ainsi être confié au pôle « Discriminations, Violence et Santé » de la Ligue Française pour la Santé Mentale, associant de jeunes en service civique. Ils seraient présents en binôme de manière régulière, ou après un appel d’un détaillant, d’un joueur ou du réseau FDJ. Leur mission, en lien avec les référents (notamment leur tuteur au sein des CSAPA  partenaires), serait de :

-          Repérer les joueurs en situation de vulnérabilité, voire de jeu problématique.

-          Intervenir individuellement et collectivement dans une optique de réduction des risques

-          Référer vers les ressources et partenaires ad hoc (dont un CSAPA)

-          Evaluer, par un suivi individualisé dans le point de vente, en termes de satisfaction pour la personne concernée et dans une perspective de rétablissement.

 

Par conséquent, leurs modalités d’intervention sont d’informer de manière ludique et adaptée à leur public, de faciliter le contact avec le réseau local et national de prise en charge, de développer l'imaginaire des alternatives pour se substituer au jeu problématique, et enfin de susciter des échanges entre les personnes présentes dans le point de vente dans une optique d'autosupport entre personnes concernées à un titre ou un autre par le jeu.

Une forme de résilience à la fois collective et individuelle est à donc à promouvoir pour que les facteurs de protection pertinents face à cette situation de vulnérabilités croisées (le détaillant et le joueur comme bouc-émissaires) soient accessibles à toutes et à tous. Cette phase plus opérationnelle pourrait prendre la forme d'une recherche-action, afin d'adapter au plus près des besoins les outils découverts ou identifiés (dont les jeunes en service civique seraient les premiers ambassadeurs), et de poursuivre la dimension d'une expérimentation tournée vers la prise de décision et l'action, indispensable à une généralisation éventuelle du dispositif.

 

En conclusion, si au premier abord, ce monde des points de vente-bars, avec ses détaillants et ses habitués, semble assez opaque et difficile à pénétrer et à comprendre, si les terminologies et étiquettes tendent à enfermer et peuvent susciter davantage de résistances entre ces mondes, celui des détaillants, celui des opérateurs de jeu, celui des joueurs et celui du médico-social, il appert que la recherche-action, à la fois fondamentale et appliquée, rend plus lisible et possible une travail collaboratif en réseau. Les pilotes d’expérimentations et facteurs de protection proposés offrent des pistes d’ouverture possible et d’échanges constructifs entre des mondes dont les frontières étaient autrefois impénétrables. En trouvant les bons « passeurs de monde » si l’on reprend l’expression de Pascale Jamoulle dans son ouvrage du même nom, ces jeunes sentinelles en charge de repérer, d’identifier et de référer les individus en situation de vulnérabilité vers les structures ad hoc, autrement dit chargés de faire sauter les barrières entre ces mondes, nous pourrons dépasser les écarts de représentations et les freins qui empêchent d’aider vraiment ceux qui en besoin. Grâce au recours à des non-professionnels, identifiés et perçus comme tels par les acteurs en place, il s’agit de recréer du lien et la confiance afin de favoriser une compréhension mutuelle entre tous, d’engager une démarche d’Aller Vers en s’appuyant sur une logique d’intervention précoce et de santé communautaire. Créer du lien entre ces mondes au profit des joueurs en situation de vulnérabilité, voilà la voie sur laquelle nous sommes engagés aujourd’hui avec l’appui de tous les partenaires.

 

Bibliographie

 

CASTEL Robert, Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

DULAC Germain, Aider les hommes aussi, Montréal, VLB Editeur, 2001.

ERHENBERG Alain, La Fatigue d’être soi : Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000 (1998).

GAULEJAC Vincent (de), Les Sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

GOFFMAN Erving, Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974 (1967).

HALEGOI Josette, SANTERNE Rachel, Une Vie de zinc, le bar ce lien social qui nous unit, Paris, Le Cherche Midi, 2010.

GOFFMANErving, « Calmer le jobard » in CASTEL Robert, COSNIER Jacques, JOSEPH Issac, Le Parler frais d’Erving Goffman, Paris, Minuit, 1989.

JAMOULLE Pascale, Passeurs de mondes, Louvain la Neuve, Editions Academia, 2014.

VALLEUR Marc, MATYSIAK Jean-Claude, Le Désir malade. Dans un monde libre et sans tabous, Paris, Lattès, 2011.

WEBER Max, Economie et société : I. Les catégories de la sociologie, Paris, Pocket, 2003 (1921).

WINNICOTT Donald Woods, Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975 (1971).

 


[1] Les autres sont des bureaux de tabacs et diffuseurs de presse en métropole, des épiceries de village et des stations service en outre-mer.

[3] Entre 1997 et 2008, le nombre de cafés/tabacs a ainsi baissé de 16%. Source : LE RU Nicolas, NIL Xavier, « L’activité des cafés-tabacs » in INSEE Première 1222, janvier 2009.

[4]Au sens de Mary Copeland : Wellness Recovery Action Plan - Mary Ellen Copeland – http://www.mentalhealthrecovery.com

 

 


[5] Germain Dulac, dans son ouvrage Aider les hommes aussi, Montréal, VLB Editeur, 2001, cite par exemple :

-          La capacité de sacrifier ses besoins et ses désirs personnels pour nourrir sa famille.

-          La capacité d’endurer la douleur et les épreuves pour protéger ses proches.

-          L’empressement à épauler quelqu’un où à l’aider à résoudre un problème.

-          L’expression d’amour en posant des gestes pour les autres (prouver l’amour au lieu de le dire).

-          Ne pas lâcher tant qu’on n’a pas réussi à résoudre un problème.

-          L’intégrité, la résolution et la loyauté face à des engagements.

-          L’empressement à prendre des risques et à rester calme face à un danger.

-          La tendance à être centré sur l’action et le faire (l’agir).

 

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